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Traduction : qu’est-ce qui est public ?

Nous vous proposons la traduction d’un billet essentiel, rédigé cet été par Anil Dash. Dans le contexte actuel d’une immense émergence technologique, il nous paraissait primordial de revenir sur le concept de "public" et de se poser les bonnes questions.

Un billet publié le 4 novembre 2014 par Marie-Cécile Paccard.

Privé, public : la distinction est claire... Non ?

Imaginez que quelqu’un vienne fouiller vos poubelles au coin de la rue et y compte le nombre de préservatifs, de tests de grossesse usagés ou de boites de médicaments vides, et publie le résultat de ce comptage sur Internet, accompagné de vos nom et adresse. Il est fort probable que là où vous vivez, aucune loi ne l’interdise. Après tout, les poubelles aux coins des rues sont publiques.

Imaginez qu’une association d’anciens toxicomanes décide de profiter du beau temps et organise une rencontre dans le parc du quartier au lieu de leur sous-sol habituel : vous pourriez tout à fait enregistrer l’intégralité de leurs échanges et les publier sur Internet en temps réel, avec des photos dudit groupe en prime. Vous pourriez même ajouter pour chacun le nom de leur employeur, amis ou membres de leur famille pour être sûr que personne n’en perde une miette. Après tout, les conversations qui ont lieu dans les parcs sont publiques.

Imaginez qu’un inconnu place un drone équipé d’une caméra devant votre fenêtre et diffuse ce qui se passe chez vous en temps réel sur Internet. Il est probable que cela ne soit même pas illégal. Après tout, ce qu’on peut voir depuis le trottoir est public.

Si quelqu’un tape votre nom dans Google, rien de bien concret ne pourrait empêcher le moteur de recherche d’afficher votre adresse personnelle, votre possible lieu de travail, une photo récente de vous ou même le parti politique auquel vous cotisez. Après tout, les informations publiques sont… publiques.

Vous pourriez parler de vos soucis à des amis, et même leur dire à quel point telle situation ou telles circonstances vous affectent ou vous font sentir vulnérable. Si cette conversation avait lieu en ligne, différents acteurs pourraient s’en emparer, la sortir de son contexte et la rediffuser en y attachant votre nom, la signaler à votre employeur et vos autres connections, puis construire leur propre histoire autour, sans votre consentement. Après tout, les réseaux sociaux sont publics.


Il n’est pas facile de définir simplement ce qui est public. Ce qui est public n’est pas juste « ce qui est visible des autres », mais plutôt un ensemble fragile de conventions sociales qui définissent ce qui est approprié et toléré. Parmi nous, certains sont déterminés à redéfinir ce qui est « public » en y fourrant le maximum de ce que nous pouvons dire ou faire, afin d’en tirer le plus possible. Et ils risquent d’y arriver avant même que nous ne puissions réagir.

Tous défenseurs du « public »

Nous a-do-rons ce qui est « public » : nous en sommes de fervents défenseurs, jusqu’à descendre dans la rue pour protéger l’école ou la fonction publique.

L’opinion publique part du principe qu’il y a noir ou blanc : chaque chose peut être publique ou privée, pas les deux. Mais en réalité, la grande majorité de ce que nous faisons s’inscrit dans un continuum qui n’est ni clairement public, ni strictement privé. Alors d’où vient cet écart entre rhétorique et réalité ? Tout simplement car deux entités particulières ont grand intérêt à simplifier la distinction entre public et privé :

Le pouvoir de ces deux industries gigantesques ne serait rien sans la puissance de l’exécutif. Les décideurs et régulateurs sont désormais les seuls à pouvoir encore influer profondément sur la définition de ce qui est public ou pas. Jusqu’à présent, ils avaient préféré ignorer le fait que nos lois sont clairement en retard sur le sujet, au même titre que le reste de la société. De la définition du harcèlement aux batailles et décisions juridiques concernant droit d’auteur et vie privée, toutes sont ancrées à une définition de « personne » ou « comportement » public qui date de l’ère pré-Internet. Mais former les législateurs à la nouvelle donne du « public » et du privé serait coûteux, qui plus est s’il faut lutter contre la puissance combinée de l’industrie des médias et des nouvelles technologies.

Rien d’étonnant donc que nous n’entendions rien de ces voix qui plaident pour une définition plus subtile et plus nuancée de la notion de public.

Public et médias

Ces derniers mois, les exemples d’excès de simplification autour du public ne manquent pas, et ont souvent le point commun d’être relatés sur un ton accusateur. En voici quelques uns, tous basés sur une interprétation séduisante mais fausse de ce qu’est l’activité en ligne sur les réseaux sociaux :

Hamilton Nolan, Gawker :

« Ce que vous mettez sur Twitter est public. C’est publié sur le World Wide Web. Quiconque sur Terre doté d’une connexion internet peut lire vos tweets quasiment instantanément. Et ce n’est pas un bug de Twitter, c’est volontaire. Twitter est un outil qui vous permet de publier du contenu instantanément pour le grand public. »

Comme par hasard, ces prises de parole font l’impasse sur une définition contextuelle du mot « public ». Parce que dans le cas de cette citation, « contenu public » signifie « contenu qui ferait une excellente accroche pour un article ».

« Consentement et journalisme ? Si vous êtes une personne publique (je dirais au dessus de 10 000 followers sur Twitter), on vous prive du droit de consentir. »

Jason Calacanis, PDG et rédacteur d’Inside, confirme que l’appropriation des conversations ayant lieu sur les médias sociaux par des entreprises en vue d’en tirer profit se fait sans aucun consentement des auteurs.

Dans la presse web généraliste, récupérer les tweets des gens pour illustrer des articles est une pratique tellement courante et tolérée qu’on conçoit même de nouveaux outils pour faciliter cette tâche. Sauf que dans ces nouveaux contextes, on ne prend même pas la peine de différencier un tweet du Président Obama de celui d’une jeune militante dont le nom pourrait être associé à ses propos sans qu’elle ne s’en rende compte, faisant d’elle une cible potentielle pour des harceleurs anonymes.

Si seulement on considérait une conversation sur Facebook ou Twitter comme si deux personnes parlaient ensemble, au restaurant. Ou tranquillement à la maison, fût-ce près d’une fenêtre qui donnerait sur la rue. En partant du principe qu’un milliard de personnes utilisent dorénavant les réseaux sociaux, sommes-nous donc en présence d’un milliard de personnalités publiques ? A quel moment avons-nous laissé ces médias redéfinir notre statut de simple utilisateur, sans consentement de notre part et sans possibilité de recours ?

« Utiliser de l’information publique pour monter une enquête d’investigation contre un politicien peut devenir du harcèlement destructeur et dégradant quand il s’agit de simples citoyens. »

Le bon sens nous dit : « Ne publie rien en ligne que tu ne voudrais pas voir à la une des journaux », mais bien évidemment, c’est un conseil absurde et inapplicable. Que ce soit pour converser entre proches ou pour faire des annonces grandiloquentes au Monde Entier, on utilise les mêmes outils, parfois pour faire l’un et l’autre à des moments différents. Simplement parce que la technologie nous permet de lire à travers une enveloppe, devrait-on dire « N’écris rien dans une lettre cachetée que tu ne voudrais pas voir à la une des journaux » ?

La plupart des organes de presse trouvent acceptable de ratisser très large dans cette zone de flou, récupérant l’information implicite ou explicite qu’ils peuvent y trouver sans prendre la peine de demander permission aux auteurs des messages. Ce comportement précis est également l’apanage des harceleurs et activistes en ligne, et cela s’appelle le doxxing.

Le phénomène du doxxing, qui consiste à révéler des informations personnelles au grand public, a mis en lumière le fait que l’information publique existe dans un contexte de pouvoir et de consentement : c’est sur ce contexte que nous devons baser notre éthique. Mais si nous persistons à considérer que le fait de prélever de l’information « juste disponible » pour la rendre « totalement accessible » n’engendre aucune conséquence morale ou éthique, alors ça risque d’être dur.

Public et Technologie

Les développeurs et ingénieurs concevant des logiciels dotés de paramètres de confidentialité sont progressivement passés à un modèle binaire, où le contenu est soit visible par le monde entier, soit juste par une liste de gens considérés comme « amis ». Il est pratique de voir les choses de cette manière lorsque l’on représente tout en code binaire. Mais nous ne pouvons pas laisser le logiciel définir les normes sociétales, tout ça parce qu’à la fin, telle ou telle fonctionnalité est moins chère à développer et à héberger sur un serveur.

Si l’on regarde plus loin, nous n’avions pas prévu que la technologie rende publiques des choses qui étaient privées. Et si cela arrive, c’est juste parce que Facebook fait évoluer unilatéralement ses options de confidentialité, rendant subitement public du contenu qui a pourtant toujours été privé.


« 5 ans de rétrospective montrant l’expansion de ce qui est public par défaut sur un profil Facebook » Source

On se contenterait bien de discuter seulement l’aspect « confidentialité » des paramètres de Facebook. Mais ce dernier va plus loin et s’attèle continuellement à redéfinir le mot « public ». La majorité des efforts des dernières années concernant les changements des « Terms of Service » de Facebook vise à leur laisser la toute puissance de redéfinir ces termes de manière unilatérale, en s’assurant que les méthodes de recours restent inefficaces (comme par exemple l’interdiction de mener toute class-action à l’encontre de Facebook).

Mais les grandes entreprises technologiques utilisent un moyen encore plus subtil de rendre publiques des choses privées par le passé. En nous incitant à remplacer le papier ou le téléphone pour communiquer via leurs plateformes, ils transforment nos actions en des choses bien plus tangibles et détaillées.

Peu de possesseurs de smartphones savent qu’en prenant une photo, leurs données géographiques y sont souvent attachées. On a du mal à s’imaginer qu’en partageant notre passion pour le dressage des plats de nos restaurants favoris via une app de partage de photos, nous établissons une cartographie précise de nos allers et venues, le tout renseigné à la seconde près. Selon les standards des médias et entreprises modernes, il est parfaitement acceptable de déclarer au Monde entier : « Voici une carte qui montre précisément où se trouve cette personne chaque mardi à 9h », le tout visible par des centaines de milliers de personnes sans le moindre consentement de la personne concernée. Tout cela parce que ces entreprises considèrent ces informations comme publiques.

Cette inquiétude n’est pas qu’un sentiment irrationnel — je suis co-fondateur d’une entreprise qui rassemble et analyse de grandes quantités de données issues des médias sociaux sur nos utilisateurs. Nous ne sommes qu’une petite startup, et pourtant, choisir de ne pas publier de l’information utilisateur (qui est techniquement publique) peut affecter directement le nombre de nouveaux utilisateurs ou d’utilisateurs revenant nous voir. Imaginez l’impact de ce paramètre sur des plateformes à plusieurs centaines de millions d’utilisateurs : la moindre petite augmentation d’un chiffre influe sur ce qui sera dit aux actionnaires ; dans ce contexte, on comprend vite comment ces géants de la tech placent leur curseur de ce qui est « public » ou pas.

Public et politique

L’industrie des médias et des technologies ont passé tant d’années à répéter que la définition du mot « public » était claire et entérinée que, naturellement, les gouvernements les ont cru. Il serait dangereux pour les agences, législateurs et régulateurs de mettre les mains dans ce concept ésotérique.

La loi reste obsolète sur le sujet pour une raison très claire : deux de nos plus grosses industries profitent directement de cet anachronisme légal. Mais il en existe une autre : une quantité effrayante de ce qui est considéré comme « public » alimente l’un des outils les plus efficaces pour étendre le pouvoir étatique : la surveillance.

Grâce aux technologies en constante évolution, il n’a jamais été aussi bon marché de récolter de gigantesques quantités de données concernant à peu près tout le monde. Beaucoup a déjà été dit sur la surveillance des citoyens opérée par la NSA, mais on a fermé les yeux sur le fait que cette surveillance était possible grâce aux entreprises de télécommunication, qui enregistrent et sauvegardent autant que possible quand il s’agit des actions, activités et communications de leurs clients. Considérer la définition de public comme un fourre-tout et étendre le territoire des utilisations tolérées d’une telle information revient à laisser s’installer une culture de surveillance de masse.

Secrets publics

Cela fait tellement d’années que nous sommes endoctrinés par cette nouvelle (et fausse) définition de ce qui est public que beaucoup de gens ne veulent toujours pas voir la complexité du problème.

On décrit les utilisateurs des médias sociaux comme un genre de « pipoles » en herbe obsédés par leur petite personne. Alors quand l’un d’entre eux se retrouve « puni » par une utilisation abusive et humiliante et de ses paroles en public, il y a toujours quelqu’un pour se réjouir. Même les plus emphatiques peuvent céder au chant séducteur de cette logique implacable : « si c’est visible en ligne, alors c’est forcément public ».

Il existe une tonne de comportements pas forcément illégaux qui peuvent profondément affecter la vie d’une personne, ou endommager le tissu même de la société. Si l’on voulait se fier à la définition légale de « public », faudrait-il encore que notre système légal soit réfléchi et actuel dans sa définition du concept.

La dernière ligne de défense des gens en faveur de l’exploitation abusive de cette information soit-disant publique est « c’est techniquement légal ! ». Oui, c’est traditionnellement parfaitement légal d’agir en parfait connard auprès des gens en « public ». En pratique, très peu de formes de harcèlement sont légalement considérées comme tel.


Au final, c’est un jeu de conventions sociales non-dites qui régit le possible vivre ensemble dans l’espace public et semi-public. S’il nous arrive, à la terrasse d’un café, de railler notre patron, c’est parce que l’on sait qu’aucune caméra de télévision ne débarquera pour diffuser notre conversation au 20 heures.

De la même manière, il est possible d’apposer un hashtag à une conversation entre amis, juste pour rassembler nos propos ou montrer qu’il existe un contexte un peu plus large à un sujet abordé en ligne. Mais nous l’avons constaté avec des exemples comme #yesAllWomen : ce qui a commencé comme une conversation entre amis ou au sein d’une communauté a engendré un monstre incontrôlable sans le moindre consentement de son créateur.

Le simple fait de pouvoir tomber sur des conversations entre des gens, surtout dans les communautés marginalisées, en ferait par définition de l’information « publique ». Mais voir chacune de nos paroles prononcées en présence de gens récupérées et exploitées financièrement par les médias et les entreprises de la tech, sans notre consentement et sans espoir d’être rémunérés, c’est une autre pilule à avaler. On adresse enfin le traitement de certaines questions éthiques, par exemple de l’identification de victimes d’agressions sexuelles dans les médias sans leur accord. Mais il existe des circonstances bien moins dramatiques qui mériteraient qu’on s’y attarde autant. Et dans les rares cas où l’on aborde ces sujets mineurs, le coeur du débat s’oriente toujours vers la définition de ce qui est « privé », au lieu d’évoquer les obligations qui entourent ce qui est « public ».

Nos conversations, nos créations et nos communautés sont considérées comme publiques, et nous avons laissé faire : le business model des plus puissantes forces de notre société est de plus en plus dépendant de cette complicité. Tenons compte de cette réalité, et faisons en sorte que chacun comprenne exactement ce que "public" veut dire. C’est la seule manière que nous avons de nous protéger.

Publié initialement en anglais par Anil Dash sur Medium.com
Crédit photo : Anna Dziubinska

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