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La naissance d’un nouveau medium. Acte II

Dans le billet précédent, nous avons initié une série d’articles s’intéressant au web en tant que nouveau média. Aujourd’hui, je vous propose de nous concentrer sur la manière dont tous les éléments de cette page sont travaillés pour apporter la meilleure des expériences utilisateurs et servir l’objectif.

Un billet publié le 8 janvier 2014 par Marie-Cécile Paccard.

Articles de fond, dossiers, récits... Il faudrait presque inventer une nouvelle appellation pour ces nouveaux contenus qui fleurissent sur le web, et que Sébastien vous a présenté en première partie de notre étude.

Ma première rencontre avec ce genre d’exercice s’est faite il y a quelques temps, avec l’incroyable "Reshaping New York". Cet article interactif et narratif ne peut revêtir meilleure forme pour véhiculer son message : vidéo, texte et photo s’entremêlent dans une technique parfaite. Un chef d’œuvre.

Dans cet acte II, je vais m’attarder un peu plus sur le travail du Guardian, et de son dossier "NSA Files : Decoded - What the revelations mean for you". Et dans la listes des belles choses que j’ai vu récemment sur le web, c’est celui qui m’a le plus impressionnée.

L’objectif est sous nos yeux dès la première seconde de découverte. Nous, lecteurs, serons au centre du propos, nous assure The Guardian. Cette affirmation est si forte qu’elle ne se traduit pas que par l’objectivité informative du contenu : tout est pensé pour servir l’objectif, et par conséquent, tout nous permettra de comprendre « ce que ces révélations signifient pour nous ».

Quand je dis tout, je souhaite aller au delà des choix graphiques et au delà du fond. Ce fond est d’ailleurs traité avec richesse et précision, proposant dès le début de la lecture des points de vue contradictoires pour que chacun soit en mesure de se faire sa propre idée. La véritable innovation, dont nous pouvons beaucoup apprendre, réside dans la globalité de l’approche : chaque détail compte. Le résultat est bien plus qu’un simple récit mis en forme, comme l’a fait l’Équipe. Plongeons-nous dans le vif du sujet !

Dans les moindres détails

C’est Goulven qui m’a, en premier, envoyé le lien vers "NSA Files : Decoded". Il avait titré son e-mail : "Masterpiece", et ne s’était pas trompé.

Au premier affichage de la page, la clarté de la mise en forme pose le décor. Toute l’interface m’invite à scroller pour découvrir la suite. Et là, sans aucun temps de chargement perceptible, une vidéo démarre. Je suis immédiatement plongée dans l’affaire...

La vidéo principale ne dure qu’une poignée de secondes, et pose parfaitement le contexte. Sa réalisation est exemplaire : outre la sensation d’être subitement équipé de fibre optique, l’image est traitée, enrichie, dramatisée avec grand soin. On y découvre quelques-uns des futurs narrateurs, alignés à la manière d’une liste de pièces à conviction. Car c’est bien de cela dont il est question : implicitement, The Guardian nous missionne, en nous confiant un badge de policier et les pleins pouvoirs d’enquêteurs qui vont avec.

La suite ne déroge pas à l’admirable règle. Une gigantesque lettrine nous guide, l’incipit frappe fort et il nous démange de lire la suite. Nous avons à peine le temps de lire le premier paragraphe que Zoe Lofgren prend la parole, dans un extrait vidéo court et fort, mais toujours non-intrusif.

Quelques détails attirent mon attention :

Résultat, ces trois éléments révèlent un soin particulier apporté au traitement graphique, une cohérence visuelle très forte en découle, et elle colle parfaitement au reste du dossier.

Des détails, il y en a par centaines. De la délicate architecture de contenu jusqu’aux contrôles vidéo minimalistes et pourtant si efficaces, The Guardian n’a pas lésiné sur les attentions. La plus importante et la plus impressionnante est la manière dont le contenu écoute le lecteur. Attardons-nous sur la manière dont les vidéos s’intègrent au contenu : ces dernières se lancent – automatiquement – quand on termine un paragraphe, en se basant sur l’emplacement de la page dans notre viewport. Elles s’arrêtent dès que l’on attaque le paragraphe suivant : l’outil respecte notre rythme à la demi-seconde près, que l’on prenne le temps de laisser les vidéos jouer, ou que l’on fasse rapidement défiler la page de partie en partie. La lecture automatique des vidéos ne nous plaît pas ? Un lien “stop autoplay” est présent sous chaque vidéo, et désactive cette fonctionnalité dans l’intégralité de la page. Impressionnant.

Toutes ces attentions entérinent un fait puissant : rien n’est fait sans notre consentement, et toute cette bienveillance rend la lecture et la navigation vraiment confortables.

Rythme de lecture

Une page web aussi dense peut très vite ressembler à un amas d’éléments sur lequel nous autres utilisateurs allons papillonner sans jamais commencer la lecture. Pour éviter cet écueil, un véritable travail d’architecture des contenus a été nécessaire.

Si l’ordre des éléments est conduit par le récit, il est indispensable de définir avec précision les longueurs et espaces nécessaires entre deux éléments pour ne pas perdre le lecteur sous un trop grand volume d’information. Cette contrainte est guidée par un élément extérieur à l’article : la capacité du lectorat à lire des textes plus ou moins longs.

Pour un lectorat occasionnel, une bonne pratique consiste à scinder le récit en segments plus courts et plus variés pour permettre à l’audience de garder la tête hors de l’eau et de toujours avoir une idée de sa progression. Techniquement, il est nécessaire de prévoir qu’à chaque instant le lecteur ait sur son écran un aperçu de ce qu’il vient de voir, ou de ce qu’il va découvrir. Là où l’article de l’Equipe, présenté par Sébastien, perd très vite le lecteur dans des phases de contenu longues et trop fractionnées, ce dossier réussit parfaitement à créer une ambiance de lecture diversifiée et ininterrompue :

Ce réglage minutieux a une conséquence primordiale : nous ne nous perdons jamais dans la narration, et gardons en permanence une accroche au fil global. Ce procédé se retrouve dans “The Russia Left Behind”, utilisant l’image du chemin de fer au sens propre comme au figuré.

Prévoir les interruptions de consultation
Lire, écouter, voir ces contenus demande du temps. En regardant l’intégralité des vidéos, la consultation du dossier peut prendre plus d’une demi-heure. Les lecteurs doivent pouvoir s’arrêter en cours de lecture puis reprendre ensuite. En soutien du contenu construit et varié, The Guardian propose une navigation toujours présente en haut de page :

Le dossier est donc structuré en six grands chapitres, eux-mêmes découpés en blocs de lecture. Cerise sur le gâteau : pour nous permettre de reprendre notre lecture en nomade, la page dispose d’une sublime version mobile. Goulven se fera un plaisir de la décortiquer dans l’acte III à venir.

Un contenu riche

Au milieu du contenu textuel et vidéo, se glissent des modules étudiés pour nous faire manipuler nous-mêmes l’information : on survole, on sélectionne, on quantifie, on peut même s’aider de notre propre compte Facebook pour se rendre compte de l’impact que peut avoir notre vie numérique.

Certains modules regroupent en un espace limité une quantité d’information qui n’aurait pas été digeste à l’écrit pur :

Certains autres oscillent entre l’infographie et l’animation :

Chaque module apporte une information parfaitement intégrée à l’architecture d’information et au schéma narratif. Encore une fois, The Guardian va encore plus loin que les médias classiques, et nous propose de nous impliquer dans l’enquête. En expérimentant nous-mêmes avec nos propres données, nous atteignons un niveau qui va plus loin que la lecture passive. Nous participons au récit et confirmons (ou infirmons) les informations qui y sont relatées : c’est un principe d’appropriation très puissant.

La couche sociale

Le partage de contenu est devenu un nerf de la guerre numérique. Plus votre oeuvre tourne sur les réseaux sociaux, plus grande sera votre audience.

Mais The Guardian s’est bien gardé de semer des "pièges à partage" en excès. Ou, tout du moins, se sont-ils débrouillés pour nous offrir des outils au caractère bien moins intrusif. Au détour de chaque paragraphe, deux icônes très discrètes sont visibles sur la droite. Pas d’invitation, pas de couleur vive, pas de bouton qui parasite l’attention :

Rien ne vous pousse à partager un contenu : mais il suffit de surligner une portion de texte et on est invités à partager sur Twitter le passage sélectionné.

Effacer la technique au profit de l’expérience utilisateur

Plus d’une douzaine de personnes se sont attelées à cette réalisation. La somme de travail accomplie ici est gigantesque : collection des données, rédaction des contenus, prise de vues vidéo, retouche, wireframing, architecture de contenu, développement, direction artistique… Tout cela va bien plus loin qu’une création classique d’article journalistique sur le web.

Le travail de l’Equipe dans l’élaboration des "Nouveaux Monstres" est également magistral, mais l’attention portée aux détails par The Guardian va beaucoup plus loin et montre une démarche plus aboutie, et plus agréable pour le lecteur. Je me suis retrouvée emportée par ce dossier, dans une expérience comme rarement le web a su me faire vivre.

Prochainement, Goulven se chargera du troisième acte de notre analyse, pour se focaliser sur la réalisation technique, insoupçonnable partie prenante de l’expérience utilisateur.

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